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La Chine peut-elle être un modèle économique pour l’Europe ? L’avis des experts Nicolas Dufourcq et Alice Ekman - publié dans Le Monde du 29 mars 2025

29 Mars 2025

Temps de lecture : 6min

Entretien I La Chine a démontré ces dernières années qu’elle savait innover. Mais la bureaucratie planificatrice du Parti communiste est-elle la mieux placée pour détecter les activités d’avenir ? Dans un entretien au « Monde », le patron de la Banque publique d’investissement Bpifrance et la spécialiste de la Chine en débattent.

La Chine s’impose désormais non seulement dans les industries de la transition écologique (panneaux solaires, voitures électriques, hydrogène…), mais aussi dans la course à l’intelligence artificielle (IA), l’automobile, bientôt l’aéronautique. Elle construit une centrale nucléaire par trimestre. L’Europe peut-elle s’inspirer de son modèle, fondé sur une planification centralisée et des politiques commerciales agressives ? Pour en débattre, nous avons organisé une rencontre entre Nicolas Dufourcq, directeur général de la Banque publique d’investissement Bpifrance, et Alice Ekman, directrice de la recherche de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne et spécialiste de la Chine – elle est, notamment, l’autrice de Dernier vol pour Pékin (Flammarion, « Champs actuel », 2024).

Par ses investissements gigantesques et sa capacité d’innovation, la Chine impressionne. Peut-elle être un modèle économique ?

 

Nicolas Dufourcq : Non, car la Chine est l’usine du monde : l’industrie représente 40 % de son produit intérieur brut (PIB), contre 10 % en France. L’écart est irrattrapable. Pour que la part de l’industrie en France remonte de seulement deux points de PIB, de 10 % à 12 %, France Stratégie estime qu’il faut compter plus d’une douzaine d’années. Les Chinois sont, par exemple, en train de construire cinquante-cinq usines géantes de semi-conducteurs : impossible de suivre ce rythme !

Par ailleurs, leur système est très singulier : la Chine fonctionne comme une entreprise intégrée, guidée par une planification centralisée extraordinairement efficace. Il y a bien eu un modèle planificateur européen, dans les années 1950 et 1960, mais il est mort depuis longtemps.

Imiter la Chine est donc impossible. Sauf sur un point : nous devons les traiter comme ils l’ont fait avec nous dans les années 1990-2000 pour combler leur retard technologique. Ils obligeaient alors nos entreprises à rester minoritaires dans les joint-ventures [partenariats entre entreprises] ; ils exigeaient des transferts de technologie importants ; ils nous imposaient des barrières douanières élevées. Les rôles se sont inversés : dans de nombreux domaines, c’est la Chine le pays développé et nous les pays émergents.

 

Nicolas Dufourcq et Alice Ekman. OLIVIER DANGLA

 

L’offensive chinoise, aujourd’hui, donne le vertige. Elle ne porte plus seulement sur les panneaux solaires ou la mobilité électrique, mais sur tous les secteurs du futur. La plupart des entreprises européennes, que ce soit dans les industries mécaniques, la robotique, la maintenance, la logistique, etc., découvrent qu’elles ont des concurrents qui vendent les mêmes produits qu’elles, mais de 30 % à 50 % moins cher !

Depuis environ trois ans, un mur de compétitivité s’est dressé. On pensait à tort que l’avantage compétitif chinois s’éroderait avec la montée des salaires et l’émergence d’une classe moyenne, un peu comme ce qui se passe en Pologne aujourd’hui. En réalité, les écarts salariaux restent gigantesques avec l’Europe.

Alice Ekman : Les salaires ont quand même fortement augmenté sur les vingt dernières années, de manière constante, mais avec des inégalités persistantes, le salaire minimum étant différent d’une province à l’autre. L’augmentation du coût de la main-d’œuvre a rendu la Chine moins compétitive sur les produits à faible valeur ajoutée comme le textile. Mais il y a eu une véritable montée en gamme de son industrie sur les produits technologiques sur lesquels elle est aujourd’hui très performante. Et même quand les salaires augmenteront davantage dans ces secteurs, les subventions de l’Etat continueront à maintenir les prix des produits à un niveau relativement bas.

N. D. : Ces subventions permettent de maintenir les prix au plus bas. Les industries chinoises sont en réalité en situation de perte.

Ce qu’on appelle du dumping…

 

N. D. : C’est du dumping. Elles se refont ensuite : une fois qu’elles ont incendié et anéanti la concurrence étrangère, les prix remontent. On l’a vu sur les panneaux solaires et c’est au tour de l’automobile.

Ce modèle menace de dévaster ce qui reste de l’industrie européenne. J’en suis venu à penser que nous devons nous en protéger rapidement par des barrières commerciales. On peut peut-être se donner ainsi une chance de rattraper légèrement notre retard, rien de plus. Il faut rester lucide, nous ne sommes pas 1,4 milliard d’habitants, nous n’avons pas des excédents commerciaux à proportion, et nous devons financer un Etat-providence qui reste notre priorité.

On doit faire avec ce qu’on a, mais aussi avec ce qu’on est. Avec notre histoire économique et sociale. La Chine, pays pourtant vieillissant, n’a quasiment pas de système de retraite ; et je ne parle pas de la protection contre la maladie, marquée par des délais d’attente extrêmement importants et la multiplication d’hôpitaux privés hors de prix. Les Chinois suivent, de ce point de vue, un modèle social ultralibéral.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils épargnent beaucoup et consomment peu. Leur protection sociale passe par la capitalisation individuelle. On est très loin de notre système. Chez nous, la création de valeur est consacrée à financer la protection sociale ; chez eux, elle finance une industrialisation hyperbolique. La population l’accepte, car c’est un projet de fierté nationale.

 

A. E. : On ne peut qu’être impressionné par la capacité d’innovation de certaines entreprises chinoises. Dans les années 2000, beaucoup de grands groupes en Europe répétaient avec assurance qu’elles n’arriveraient jamais à rattraper leur retard technologique. On minimisait la gravité des transferts de technologie : quand une usine Airbus à Tianjin ouvrait, on se rassurait en se disant que, pendant ce temps, on travaillait à Toulouse sur un modèle d’avion plus avancé… « La Chine ne peut rivaliser en matière d’innovation, parce que c’est un pays autoritaire, avec un parti unique, le Parti communiste chinois (PCC), qui étouffe la liberté nécessaire pour créer » : alors jeune chercheuse, j’entendais souvent ce discours, dans le nucléaire, par exemple.

N. D. : Moi aussi !

A. E. : Quelle erreur ! Les entreprises chinoises ont démontré qu’elles savaient innover. Bien sûr, elles ont beaucoup copié, beaucoup volé, en s’appuyant sur des services de renseignement extraordinairement développés, une stratégie d’intelligence économique très offensive. Mais elles innovent aussi, malgré le système politique en place. Je dis « malgré » et non « grâce à », parce que la recherche demeure extrêmement contrainte en Chine, et le PCC n’est pas l’instance la plus apte à identifier les secteurs d’avenir.

Lien vers l'entretien publié sur le site du Monde

Alain Beuve-Méry

Pascal Riché